N'étant pas patient de nature, et toujours obsédé par ce fameux tiroir, je me décide à le ranger en faisant des petits tas.
D'un côté, je mets les divers papiers noircis de mes états d'âme et de l'autre, je classe les photos accumulées à tout va. Je vois les enfants de ma s½ur grandir années après années, photos après photos... Une larme coule le long de ma joue. Je me remémore ce rêve partagé avec cette fille qui me hante : avoir une grande famille unie. En y pensant, je me souviens d'un évènement qui s'est produit peu avant sa disparition. Nous étions tous deux partis faire un tour dans les bois, elle a alors eu une idée folle : graver nos initiales dans le tronc d'un vieux chêne. Je me rappelle avec quelle minutie elle a gravé le « V » de Vanessa et le « S » de Stéphane à l'intérieur d'un c½ur. A cet instant là, j'ai su qu'elle était la femme de ma vie.
Un vide immense m'envahit. C'est fou à quel point elle peut me manquer, après toutes ces années. Enervé et triste, je jette avec rage les photos et tente de fermer le tiroir en le poussant avec force. Cependant, il semble ne pas vouloir m'obéir, s'ouvre, se décroche de ses rails et tombe à terre dans un bruit que j'assimile directement à de la foudre s'abattant sur ma tête. Une pensée invraisemblable me traverse l'esprit, et s'il s'agissait de l'âme de Vanessa qui me montre son mécontentement ? J'esquisse un sourire, remet le tiroir dans ses rails et me rassoit sur le lit. Curieusement, je continue d'observer ce maudit tiroir en ayant cet étrange sentiment d'une irrésistible attraction m'entraînant vers lui. Je me lève, puis me rassois. Dans cette pièce exiguë, j'ai l'impression d'occuper tout l'espace. Je fixe le sol et me prépare psychologiquement à montrer à ma famille combien je suis fort et invulnérable. La vue, aux pieds du tiroir, d'une enveloppe, un peu jaunie, me sort de mes pensées.
Je la ramasse et l'inspecte sous tous ses angles. Pas d'expéditeur, pas de timbre. Au centre, il est simplement inscrit : « Steph ». L'écriture me semble familière...
Non cela ne peut-être Elle ? J'écarte immédiatement cette folle idée. Vanessa a été déclarée décédée depuis près de onze ans, il est donc impossible que ce soit elle. Pourtant, mes mains tremblent à l'idée d'ouvrir la lettre... Mes pressentiments sont plus forts que ma raison... Afin de remettre de l'ordre dans mes pensées, je me lève et marche jusqu'à l'unique petite fenêtre de cette sombre pièce dans laquelle je vis ou plutôt survit depuis dix ans. Je regarde dans le vague à travers les barreaux tentant de réunir du courage. Un flash voile mes yeux, le visage d'ange et la magnifique chevelure brune de Vanessa ressurgissent. Je me souviens de chaque instant de cette fameuse journée et ce dans les moindres détails. Vanessa était triste, elle s'était disputée avec ses parents. Il est vrai que cela lui arrivait souvent... Elle ne supportait pas de leur nature cupide. Néanmoins, ce jour là cela semblait différent, tant sa voix comme son magnifique regard trahissaient sa douleur et sa peur... Afin de la réconforter, je l'avais amenée dans ce petit chalet où nous avions fêté nos quatre années d'amour, peu de temps auparavant. Puis, elle m'avait dit devoir rentrer, je l'avais ramenée jusqu'à sa rue et j'étais parti.
Je ne l'ai plus jamais revue.
La première chose que je ferais en sortant d'ici sera d'aller m'y recueillir et de lui rendre un dernier hommage. Ce qui devrait arriver prochainement puisque grâce à ma bonne conduire je bénéficie d'une remise de peine de vingt et un mois. Dire que j'ai été jugé coupable pour un crime que je n'ai pas commis... Aujourd'hui encore, je me demande comment j'ai pu être condamné. Les seules preuves qu'ils avaient contre moi étaient des traces de sang trouvées sur le lit du chalet et le fait que j'étais le dernier à la voir vivante. Ils ignorent que ce sang était là car ce jour là elle m'avait fait le plus beau cadeau qu'une femme peut faire à un homme. Elle s'était donné à moi. Ces instants sont gravés en moi à jamais. C'était comme si nos deux corps fusionnaient pour ne devenir qu'une seule et même âme. Avec le recul, je me dis que c'était sans doute ses adieux. Comme si elle avait le pressentiment que quelque chose de terrible l'attendait. Je n'ai jamais parlé de cela à personne. Qu'est ce que cela aurait changé ? Ils ne m'auraient pas cru : il n'y avait aucune preuve puisque son corps n'avait pas été retrouvé.
D'un geste de la main, je chasse ces pensées. Le passé est le passé et malheureusement, je ne peux rien y changer.
J'ouvre l'enveloppe tout doucement. J'en sors une lettre et une photo. Je l'observe, j'y distingue un petit garçon d'environ dix ans qui pose en tenue de foot un grand sourire aux lèvres. Au dos, une inscription me confirme son âge : « Stéphane, 26/10/1998 ». C'est étrange, il porte le même prénom que moi.
Intrigué, je me décide à ouvrir la lettre. D'abord j'ai du mal à comprendre, elle est composée de caractères invraisemblables. Cela ressemble à un langage codé. Puis, une image me revient à l'esprit. Je devais avoir vingt ans et je racontais à Vanessa qu'avec ma s½ur nous avions un langage codé dans lequel chaque symbole était associé à une lettre.
Je sens, alors, mon c½ur battre de plus en plus vite... Une foule de questions se bousculent dans ma tête. Et si mon instinct s'avérait vrai ? Pourquoi Vanessa m'a t'elle adressé une ultime lettre avant de mourir ? A-t-elle su qu'elle allait mourir ? Mais alors qui est le petit garçon sur la photo ? Pourquoi porte-il mon prénom ? Pourquoi y était-il inscrit une date ? Cette lettre est-elle réellement de Vanessa ?
Pendant près d'une heure, inconfortablement installer sur ce minuscule lit, je m'efforce de déchiffrer la lettre en remplaçant chaque symbole par la lettre appropriée. Une fois fini, je prends la retranscription, la serre contre moi en fixant un point au loin. La peur de voir la vérité m'empêche de bouger.... Dans un élan de courage, je remurmure cette étrange missive à voix basse :
En constatant la symbiose de nos corps, la vérité m'est apparue.
C'est ce jour à tes côtés que, j'ai appris d'où proviens l'or ;
De ces merveilleux instants de joie, mon c½ur bat encore ;
Pour toi je peux tout et toi, pourras-tu tout me pardonner ?
Pour être éternellement auprès de toi, j'ai dû tout quitter ;
Ce jour fut le plus beau car notre amour, est né mon bébé ;
Cet endroit magique est, là où le fruit de notre amour fut créé,
Pour que nos sentiments soient éternels, tu trouveras la clef.
Afin de m'honorer tu iras, là où nos initiales sont gravées,
En m'aimant à jamais, tu trouveras ta destinée. »
Soudain, j'entends un bruit... Je relève la tête et vois le gardien approcher de ma cellule. Comme toujours, il regarde un point fixe, comme s'il me regardait sans me voir. Pourtant, il vient vers ma cellule et l'ouvre. Remarquant mon regard interrogateur, il me précise avec indifférence : « c'est l'heure des visites ».
Je le suis les yeux perdus dans le vague. Je suis envahi par cette curieuse impression de marcher vers ma destinée. Pour la première fois depuis des années, je ressens la joie s'emparer de moi. Cependant, de maudites questions s'emparent de moi... Oui, Vanessa est vivante mais pourquoi est-elle partie ? Pourquoi m'a-t-elle laissée croupir ici ? Comment a-t-elle pu me laisser vivre dans cet enfer ? Ces questions chassent peu à peu ce bonheur de la savoir vivante. Une certaine appréhension s'empare alors de mon âme et de mon être. Mes pas deviennent tremblants et de mes yeux s'échappent malgré moi des larmes de déception. Je l'aimais tellement et elle m'a trahi. Je ne sais pas si je pourrais lui pardonner.
Tandis que je me répète tout ceci pour la centième fois, le gardien me fait entrer dans la salle de visite. Je me prépare alors mentalement à faire face à ma famille. Pourtant, aujourd'hui cela semble plus difficile que jamais.
Quelle n'est pas ma stupeur lorsque j'aperçois Vanessa assise sur une chaise qui me fixe avec tristesse. Bien que frappé par sa tristesse je ne puis m'empêcher de la regarder avec une certaine amertume en me plaçant face à elle. Voyant qu'elle ne peut se décider à parler, je lui dis avec une certaine haine dans la voix : « je t'écoute ».
Elle commence un long monologue duquel je ne retiens que quelques phrases et des excuses. Elle a du fuir car un tueur en série était après elle. Elle est allée chez une amie qui avait déménagé en Australie et y a donné naissance à notre fils. Le tueur en série n'avait été capturé que récemment c'est pourquoi elle était là aujourd'hui pour me libérer.
Face à ces explications mon regard s'embut de larmes mais cette fois ce sont des larmes de joie.
Prière de respecter les droits d'auteurs
PS: Je remercie tout particulièrement mon éditrice chérie, LM